La villa des Interdits.

Instant Charnel

La nuit est tombée assez vite. Un bref crépuscule, alors que le soleil disparait derrière les coteaux, puis le noir recouvre tout. Seul le ciel étincelle dans une mer d’étoiles. La fraicheur du soir se fait à peine sentir malgré tout, comme si le sol retenait encore toute la chaleur, une terre en ébullition qui dégage des effluves moites et brûlants. Pas étonnant après ces quelques jours de canicule.

En tout cas, j’apprécie cette petite baisse de température, aussi discrète soit-elle, et le contraste entre l’extérieur et l’intérieur de la villa est moins saisissant alors que l’air climatisé me caresse agréablement la peau.  Du grand salon, une sorte de galerie, j’entends derrière moi un brouhaha animé, des rires et les sons d’une discrète musique d’ambiance, provenant de la grande terrasse au bord de la piscine. Les bruits s’estompent quand je passe une lourde porte acajou richement sculpté. Je traverse une autre salle, immense, décorée de stuc, de peintures au plafond et de deux gigantesques lustres en cristal, avant de monter vivement les escaliers. Un cri animal, purement sexuel, stoppe brusquement mon élan. J’hésite avant d’avancer à nouveau, je me rapproche de l’une des portes le long du couloir, la deuxième sur ma droite.

A l’instant même où Patrice, penché en avant, la tête dans l’entrebâillement de la porte entrouverte, recule lentement, avec des gestes au ralenti, comme frappé par la stupeur. Je le vois de dos, les épaules affaissées, et il ne m’entend même pas approcher alors qu’il referme la porte derrière lui. Sans force, il s’adosse au mur, les yeux fermés, le teint blafard, alors que de l’autre côté de la cloison monte les cris passionnés et les halètements rauques d’une femme en train de se livrer avec une ardeur peu commune. On ne peut se méprendre sur les échos de l’amour. A la cloison qui vibre brusquement, martyrisé par des chocs lourds, Patrice se redresse comme si les murs étaient en feu. Il se tourne vers moi et me regarde sans me voir, le regard vide, en état de choc. Il sursaute à d’autres bruits lascifs, puis s’éloigne de la porte, me croise, sans mot dire. Aucun son ne sort non plus de mes lèvres. A quoi bon ? Toute parole est inutile. Les étreintes qui explosent dans la chambre avec un tel ravissement et une telle ampleur en disent suffisamment long sur les plaisirs que prend Claire, sa femme, goûtant pour la première fois aux délices saphiques. Après une longue extase sauvage provenant de la chambre, il se tourne vers moi.

Malgré tous ses efforts, il ne peut retenir une larme de tristesse et d’impuissance couler sur sa joue. Distraitement, il s’empresse de l’essuyer du revers de la main. Puis, le regard dans le vide, il disparait dans l’arrondi des escaliers et j’entends son pas lourd s’éloigner. J’hésite un instant à lui courir après, le prendre dans mes bras, le rassurer et le réconforter, puis je m’abstiens. Et merde ! Après tout, il l’a bien voulu, à exposer sa vie privée et intime, à révéler les secrets inavouables de sa femme, et à la pousser ainsi indirectement dans les bras de Sandra. Certains fantasmes sont dangereux à assouvir, et voilà un homme qui ignorait encore le pouvoir des femmes, le pouvoir des lesbiennes… Qui sème le vent…  Et, en parlant de tempête justement, j’aimerai bien assister à celle qui se déroule dans la chambre. Une tempête frénétique et bruyante apparemment…

C’est donc une curiosité malsaine qui me pousse à entrouvrir doucement la porte, le plus silencieusement possible. Un geste que je ne regrette pas quand je vois le délicieux spectacle qui s’offre à mes yeux ébahis. Une scène torride d’une grande force évocatrice, laissant la douce et innocente Claire donner libre cours à une voracité sexuelle d’une intensité incroyable. Ou celle que je considérais trop sage cachait bien son jeu, ou alors j’assiste à la perte totale de contrôle d’une hétéro se livrant sans frein à de nouvelles passions. J’en reste sans voix, stupéfaite. Son corps entier se convulse, un cri animal jaillit hors de sa bouche béante. Je distingue avec une netteté saisissante la sueur jaillissant de ses pores, ses traits crispés, son expression exaltée, et surtout ses yeux agrandis démesurément. Il y’ a évidemment du plaisir dans ses yeux, mais aussi d’autres choses qui ne cesseront de me hanter longtemps.

De la surprise, de la jubilation, de la démence presque, une faim exacerbée qui ne se maîtrise plus, qui ne laisse aucune place à la retenue ou à la dignité.  Claire est marquée à vie, esclave de ses sens, c’est là un désir plus fort que la raison, plus fort que tout, contre lequel elle ne pourra plus jamais se défendre. C’est le sang qui bouillonne, le cœur qui s’affole, la chair qui vibre, un feu intérieur qui explose, une question d’alchimie et de sens exacerbés qui la ramèneront toujours vers les étreintes entre femmes. A cet instant, nos regards se croisent, une brève seconde qui semble se figer dans le temps, comme suspendu. Ses yeux sont écarquillés, comme fous, embués d’un désir animal, alors qu’un long râle de plaisir monte crescendo dans une mélodie langoureuse. La plus belle mélodie. Celle du plaisir à l’état brut.

La main tremblante, je referme la porte en douceur. Puis, encore sous le choc, des images lascives plein la tête, je tente de retrouver mes esprits en descendant au salon. Mes pensées sont plus claires alors que je revis en détails ce qui s’était passé au cours des dernières heures.

Quelques heures plus tôt…

Les deux femmes nues se chamaillent dans la piscine, s’arrosant et riant comme des gamines. Je suis leurs ébats avec joie, et encourage celle qu’elle saute sur le dos de sa compagne pour la couler. Sandra, assise comme moi sur la terrasse, m’imite, avec moins de discrétion, hurlant comme une poissonnière. Je reporte mon attention sur les gens qui m’entourent, attablés comme moi sur la terrasse qui surplombe la piscine. Derrière moi je perçois le léger grondement de la mer, qui vient se briser au pied de la falaise limitant le jardin. D’où je suis impossible d’avoir une vue sur l’Océan, un mur de trois mètres fait obstacle, ainsi que les touffus buissons de rosiers qui forment une haie piquante et infranchissable. Pour avoir une vue imprenable, il faut monter au premier étage de la villa et, de là, c’est un spectacle grandiose qui s’offre à vous.

A plusieurs reprises j’ai déjà pu jouir du spectacle, il m’arrive souvent de dîner chez Fabrice et Claire, et aussi d’y passer la nuit, surtout à une époque où je levais facilement le coude. Évidemment, ces derniers nous rebattent les oreilles avec leur dernière acquisition, un appartement aux pieds des pistes à Flaine, ils viennent de signer chez le notaire le sous-seing privé. Je fais semblant de les écouter attentivement, par simple politesse. Sandra, elle, ne fait même pas semblant… Elle semble perdue dans ses rêves. Du bout de la langue, elle joue savamment avec sa cigarette, avec une nonchalance feinte, tirant de temps à autre une bouffée, avec délectation. Faussement lascive, pensive, égale à elle-même. Sandra, malgré tous ses défauts, est une amie dévouée sur qui je peux compter, et la meilleure alliée que j’ai eu. On ne cesse de se rendre de mutuels services, de se renvoyer l’ascenseur. Surtout si c’est scabreux. Elle est mon ancienne complice de toutes les débauches, quand je menais une vie dissolue, après ma rupture d’avec Anne. Sandra a toujours été une personne frivole, très superficielle, qui se mure en permanence derrière sa carapace. Elle est incapable de livrer ses sentiments, impuissante à ouvrir son cœur, piégée par son orgueil et l’image qu’elle donne d’elle-même, et j’ai renoncé depuis longtemps à avoir avec elle la moindre discussion sérieuse. Je connais son passé, je sais qu’elle a été marquée à jamais par une douloureuse rupture, et depuis elle n’attend plus rien de l’amour. Je me sens très proche d’elle, elle en a bavé, à cause d’un mec, a perdu ses plus belles années, et cela crée des liens.

Et, comme moi, c’est une femme éprise de liberté, résolument féministe, mais avec cette folie en plus, une folie qui la pousse à commettre des actes inconsidérés, totalement imprévisibles. Lorsque je l’ai connue, Sandra était parvenue à se faire une place à part dans la chanson française, déjà une star controversée et provocante, imprégnée de souffre et de glauque, idolâtrée par un jeune public halluciné en quête permanente de trash et de sexe. Avec elle, leurs vœux étaient largement exaucés… Sandra consacrait également ses loisirs à l’organisation de soirées libertines qui remportaient un vif succès dans le milieu du show-biz, et j’aimais alors pénétrer dans l’intimité de son monde décalé, extravagant, avec mises en scène fétichisme ou sadomasochisme. Un univers licencieux, torride, où sexe et déviance étaient étroitement liés, et me mettait dans tous mes états.

Après, on n’était pas obligé de suivre Sandra dans ses délires personnels, quand elle se plaisait à surprendre ses invitées dans l’élaboration de programmes pervers, à ménager des effets d’un érotisme décadent. Car dans toutes ses mises en scène, les chairs s’exposaient en toute impudeur, dans un triste constat, où le plaisir sans retenue passait obligatoirement par la domination et la manipulation, sous un jour destructeur. Seules quelques initiées de sa trempe la suivaient dans ce genre d’extrémités, dont je ne faisais pas partie. Malgré tout, j’avoue sans honte avoir passé de très bons moments, je ne chômais pas, passant de bras en bras féminins avec des appétits insatiables. J’ai couché une fois avec Sandra, alors qu’on se fréquentait tout juste, et n’ai jamais renouvelé l’expérience. Une vraie bête de sexe, impudique et perverse, qui m’a vite démontré sa nature dominatrice ! Cela a été très agréable, mais très perturbant aussi, avec un arrière goût d’amertume face à ce déchaînement de fureur et d’outrance. Elle se détruit dans le sexe, avec le besoin de salir et d’avilir ses partenaires, les entraînant dans la plus immorale des luxures.

Ces derniers temps, j’ai pris un peu de recul par rapport à tout cela. Je sais qu’elle continue toujours d’organiser certaines soirées privées, il n’est pas dit que j’y retourne encore, surtout si des intérêts personnels sont en jeu. Ou simplement pour le plaisir des yeux. Elle n’hésite devant aucun moyen pour se divertir aux dépens de fraîches et innocentes jeunes femmes qui ont le malheur d’ignorer ses penchants, c’est son péché mignon, pervertir et initier des hétérosexuelles crédules. Ainsi, en secret, Sandra craque littéralement pour Claire,  mais rares sont ceux qui connaissent cette attirance. Comme elle drague ouvertement toutes les femmes qu’elle croise, difficile de faire la différence… Claire ignore donc être l’objet d’un tel fantasme. Crédule, voyant le bien partout, toujours de bonne humeur, elle prend ses avances à la légère, sur le ton de la rigolade, comme un jeu innocent, alors que c’est pour Sandra tout ce qu’il y’ a de plus sérieux. Elle me l’a avoué une nuit, alors que nous nous faisions des confidences, et racontions nos fantasmes. Cela est vite tombé dans l’oubli, mais j’y repense maintenant en la voyant là, les yeux brillants, la bouche gourmande, penchée sur Claire avec le plus vif intérêt. Un intérêt qui parait presque malsain alors que vingt ans d’âge les sépare au moins. Mais un intérêt que je comprends aussi car Claire est vraiment une très belle jeune femme aussi fraîche que ravissante. Superbe, auréolée d’une brillante chevelure blonde, au regard  clair flamboyant avec ses yeux bleus, en robe bleu au décolleté profond, c’est une jeune femme débordante de santé, saine et équilibrée, avec une formidable  joie de vivre qu’elle sait si bien communiquer aux autres. Grande, énergique, elle a un corps voluptueux, avec une splendide poitrine ferme, un long dos  qui se termine par une chute de reins à donner le vertige.

Ses fesses sont pleines et dures comme du granit, extraordinairement cambrées. Un teint de porcelaine, une peau laiteuse douce comme le plus exquis des nectars la rend unique, lumineuse. Avec un côté enfantin, fragile, que dément son corps de femme d’un magnétisme sensuel très troublant, le tout avec simplicité, sans orgueil. Nous nous sommes rencontrées sur les cours de Tennis, à Antibes, et notre amitié a été spontanée, sans réserve, comme si je m’étais trouvée en compagnie d’une personne de confiance à qui il est très facile de tout dire. Le rire nous vient aussi facilement que la joie que nous avons à rester ensemble, avec un plaisir réciproque, et sans la moindre ambiguïté. Si elle avait été célibataire, aucun doute que j’aurais mis le paquet pour la conquérir, mais elle est mariée, heureuse en ménage avec celui qui est devenu aussi un ami, et mère d’un adorable bambin que je connais très bien. Donc, pour toutes ces raisons, je m’oblige à ne pas franchir certaines barrières, certaines limites, pour éviter tout malentendu, et surtout un malaise qui pourrait tout anéantir.

Je suis certes une redoutable séductrice, multipliant les conquêtes sans trop me poser de questions, mais j’ai aussi des principes, contrairement à ce que peuvent dire certaines langues de vipère. La faute en revient à un passé très sulfureux, il faut dire qu’il y’ a quelques années les scrupules ne m’étouffaient pas, mais je pense m’être assagie, retenue par de nouvelles règles de conduite qui, encore aujourd’hui, me surprennent souvent.

Évidemment, le passé me rattrape de temps à autre, on n’y échappe pas aussi facilement, ma réputation de garce sans cœur me colle toujours à la peau, et cela ne me dérange pas, j’assume totalement. On ne fait pas de fumée sans feu. J’avoue que si j’avais connu Claire il y’ a deux ou trois ans en arrière, aucune morale n’aurait pu retenir mes pulsions, et je n’aurais eu aucun remords à vouloir la détourner du droit chemin. Surtout qu’elle a tout pour me séduire. Un visage sensuel et doux avec de grands yeux de biche candide et des lèvres pulpeuses, la beauté et la fraicheur dans toute leur splendeur…

Son rire emplit la nuit avec une fraicheur puérile tandis que Sandra déploie tout son humour. Fabrice semble s’en amuser.

Anne beaucoup moins, toujours en retrait devant l’exubérance de Sandra. Anne ne fait pas le poids, et assiste à la drague avec un air désapprobateur.

L’alcool coule à flots,  les blagues salaces fusent de toutes parts, l’ambiance devient vite torride, électrique. Nous parlons naturellement d’amour, de plaisir, surtout d’homosexualité, et tout cela de plus en plus accompagné, après l’apéritif, d’un léger vin rouge qui finit de nous envahir, enivrant notre raison, troublant notre esprit, et surtout attisant nos sens.

–     Je ne pourrai jamais plus coucher avec un mec, c’est physique, une question de toucher, d’odeur, une alchimie qui ne fonctionne pas. Je n’y peux rien, c’est comme ça ! Avec une femme, c’est l’osmose, une émotion autant morale que charnelle qui me saisit et ne me lâche plus, et me fait commettre mille folies…Un pur bonheur !

C’est Laure qui vient de parler, une vieille amie, avec cette extase qui l’anime à chaque fois qu’elle s’engage sur ce sujet.

Fabrice ne peut pas laisser dire ça sans se rebiffer.

–   Allons, les filles, soyez sérieuses ! Arrêtez de nous baratiner avec la légende des lesbiennes qui sont les seules capables de procurer le grand frisson. Les hommes aussi peuvent être très doux, très attentifs, des fois beaucoup plus experts que l’on ne croit. Enfin, reconnaissez-le !

Sandra part d’un gros rire moqueur.

–  Vous, de la douceur ? Laissez-moi rire ! Comme l’a si bien dit Laure, c’est d’abord une question de toucher, de caresses quoi ! Alors, Fabrice, vas-y, montre moi tes mains qu’on rigole un coup !

–   Hein ?

–   Oui, montre- moi tes mains !

Fabrice s’exécute, paumes en avant. Ses mains sont fortes, à la peau rugueuse. Sandra les effleure à peine, avec une moue de dégoût, et se moque sans aucune pitié.

–    Hmm, des mains rêches, toutes fripées, qui accrochent ! Des vraies mains du mec qui bricole ! Quel pied de se faire caresser par ça ! Autant me passer sur tout le corps un gant de crin !

Fabrice rougit, il essaie de se justifier.

–   J’ai fait du ciment dernièrement, c’est pourquoi mes mains sont…

–  Épargne ta salive, la coupe Sandra.  T’as en effet bricolé, comme 90 % des hommes qui se respectent, et passent plus de temps à retaper leur maison plutôt qu’à se taper leur femme. Après on se demande pourquoi les femmes sont autant délaissées.

Fabrice ne sait plus où se mettre.

Laure relance le débat :

–   Avant de se demander pourquoi les femmes ont plus d’expérience, il y’ a une question primordiale à se poser. Qui peut connaître le plus parfaitement possible le corps d’une femme ? La réponse, tout le monde la sait, seule une autre femme a cette connaissance. Car entre filles on apprend à se découvrir, à explorer sa propre féminité. Cela répond donc à toutes les questions.

Je me lance également dans la conversation :

–  Il faut surtout mettre en avant la confiance et la complicité qui s’instaurent entre femmes. Surtout la compréhension. Car c’est ça le plus important. Pour aimer une femme, lui donner du plaisir, il faut la comprendre et être sur la même longueur d’onde. Cela demande une certaine sensibilité, des aptitudes intellectuelles et affectives, du respect, et beaucoup d’hommes n’arrivent pas à atteindre cette forme de grâce pour accéder à cette perfection. C’est normal, les hommes n’ont pas les mêmes priorités, on vit sur deux planètes différentes. Après ça, comment voulez-vous qu’il y’ ait communication et compréhension entre nous ?

–   Ce qui me va très bien, jubile Sandra. Plus les femmes sont incomprises et abandonnées par les hommes et plus cela en fait des proies faciles !

Nous partons tous d’un rire communicatif. Celui de Claire, en cascade, nous empêche de retrouver notre sérieux. Sandra la dévore des yeux, avec un air ravi.

–   Et toi, Claire, que penses-tu de tout cela ?

–  Rien de particulier, sauf que je ne suis jamais autant amusée. Avec vous,  au moins, on est certain de passer du bon temps.

–  Passe la nuit avec une femme, et tu verras vraiment ce que c’est que passer du bon temps !

Claire sourit toujours, mais avec une certaine gêne. Laure la relance sans ménagement.

–   C’est vrai, Claire, tu ne nous dis jamais rien. Cela fait longtemps que tu fréquentes notre petit cercle fermé, et on ne connaît rien de tes envies, de tes désirs. Cela ne t’excites pas de voir des filles entre elles, cela ne te dis pas de franchir un jour le pas ? Tu nous dis souvent que tu es ouverte à toutes expériences, que tu pratiques le sport extrême par goût des sensations fortes, mais tu ne connais rien au grand frisson si tu n’as jamais fait l’amour à une femme, ça c’est la jouissance absolue, le pied d’enfer !

Confuse, Claire boit son verre d’un trait, jetant un coup d’œil inquiet vers son mari. Elle comprend qu’il ne lui faudra compter sur aucune aide, mais ne se dégonfle pas pour autant.

–  Vous pourrez toujours faire tout ce qui vous passe par la tête, mais cela ne remplacera jamais un bon et gros sexe de mâle bien monté !

–  Bravo, voilà qui est bien dit ! Un obus qui fait mouche ! Et ce n’est pas moi qui dira le contraire ! s’exclame son mari.

Sandra, piquée au vif, relève le gant, défiant Claire du regard.

–   Oh, c’est que notre angélique hétéro se révolte, et parle de ce qu’elle ne connaît pas ! Les hommes ont un sexe, c’est certain, mais pourquoi se contenter d’un seul quand on peut multiplier ce chiffre par cinq ?

Elle joint le geste à la parole, levant la main, et agitant ses doigts avec une dextérité exagérée.

–   Voilà cinq sexes, souples, agiles, qui se faufilent partout… Et, si vraiment tu persistes à n’en vouloir qu’un seul, plus consistant, il suffit de demander. Regarde.

Elle ferme le poing, durcissant le bras qu’elle agite dans un mouvement de va-et-vient obscène.

–    Tu vois, les femmes savent s’adapter à toutes les situations !

Cette démonstration déclenche l’hilarité générale, et les félicitations empressées  de toutes les femmes présentes. Claire ne sait plus quoi répondre, elle accepte sa défaite par un petit sourire contrit. Laure monopolise l’attention par une remarque acerbe, et Claire en profite pour se lever d’un coup, se dirigeant vers le barbecue. Elle remplace un couple d’ homos qui s’occupaient jusqu’ici des grillades, et tous deux semblent ravis qu’elle vienne prendre la relève.

Je les vois disparaître à l’intérieur de la maison.

Je reporte mon attention sur Claire, qui se baisse pour ramasser une boite d’allumettes qu’elle vient par mégarde de laisser tomber. Je reste focalisée sur une paire de fesses incroyablement rondes et cambrées, moulées dans une simple robe d’été de couleur bleue… L’étoffe souple dessine à la perfection ses formes lascives et, devant une telle beauté, je retiens malgré moi mon souffle.

Je n’ai jamais vu une croupe aussi agressive.

Sandra regarde également et trouve le spectacle très appétissant.

Sa langue rose et vivace ne cesse d’humecter ses lèvres en permanence, elle a tout du prédateur qui savoure d’avance un mets de choix. Elle dégage vraiment un magnétisme sexuel très particulier, impétueux, torturé, qui se laisse tout naturellement guidé par ses pulsions primitives. L’idée de la voir faire l’amour avec Claire ne m’est pas du tout déplaisante. La beauté saine de Claire, son endurance physique, sa force tranquille, son innocence fragile, contre la sensualité animale et vorace de Sandra, voilà un combat qui devrait faire des étincelles.

Des bouffées de chaleur me montent au visage, je calme vite mes ardeurs en prenant un verre d’eau fraîche. Le léger mistral qui soufflait jusqu’ici vient de tomber, et j’en profite pour allumer les quelques bougies qui se situent au milieu de la table. Les flammes dansent un ballet onirique devant nos yeux, projetant des ombres vacillantes tout autour, et on se laisse gagner par cette demi-obscurité qui donne une ambiance intime et secrète. Le silence est juste brisé par les cris des deux filles qui s’amusent toujours dans la piscine. La voix de Fabrice, pâteuse, nous parvient à travers un brouillard ouaté.

–    Tu sais, Sandra, je ne pense pas que cela lui déplairait de faire l’amour à une femme, mais elle ne l’avouera jamais.

Des paroles qui tombent comme un cataclysme. Tous les regards convergent d’instinct sur lui. Vivement intéressée, Sandra l’encourage à continuer.

–     Que veux-tu dire par-là ? T’en as trop dit maintenant pour t’arrêter en si bon chemin, alors accouche !

Fabrice est ivre, il parle d’un débit hésitant, comme cherchant difficilement ses mots.

–   Des fois, pour rompre la monotonie de nos relations sexuelles, on varie les jeux érotiques, on imagine des situations excitantes. Une nuit, je lui ai dit de fermer les yeux, de s’accrocher aux barreaux du lit, comme si elle était attachée, et d’imaginer que c’était Sandra qui la caressait, lui faisait plein de trucs de filles… Je veux dire par-là que Claire apprécie beaucoup Sandra, une sorte de fascination morbide, qu’elle est consciente que Sandra est secrètement attirée par elle, et cela la flatte, l’émoustille même…J’ai pu m’en rendre compte, car Claire a réagi très différemment au lit, elle s’est montrée plus réceptive que d’habitude, plus chaude, et plus gourmande surtout, elle ne voulait plus que je m’arrête, que les préliminaires durent une éternité… C’était très torride, et elle m’a avoué ensuite qu’il lui arrivait d’y penser de temps en temps, que cela la rendait honteuse d’imaginer de telles déviances !

L’air se fait soudain plus épais, plus lourd, je sens monter une tension érotique qui nous enveloppe comme la plus sensuelle des étreintes.

–     Ouah, je me porte volontaire quand tu veux ! s’exclame Sandra.

Elle part dans ses délires aussi grossiers que volubiles, entrecoupant ses phrases de mots osés, riant, buvant, provoquant, rapidement imitée par Laure. Mais, l’alcool aidant, personne ne semble choquée.

Fabrice semble même vouloir encourager Sandra à décider sa femme à tenter l’expérience, et elle ne se fait pas prier pour accepter. Ils mettent au point un plan classique, dans le seul but de provoquer Claire et la pousser à relever le défi. Je n’aime pas trop la tournure que prennent les événements, Fabrice joue là un jeu très dangereux. Anne rumine les mêmes pensées, je ne la connais que trop, et elle finit par exploser :

–    Merde, Fabrice, à quoi tu joues ? Tu ne vas tout de même pas offrir ta propre femme en pâture à l’une d’entre nous ! Tu risques d’y laisser des plumes, et certainement plus que tu ne le crois !

Elle m’adresse un regard suppliant, je me sens obligée d’intervenir à mon tour.

–     Fabrice, ne fais pas l’idiot, Anne a raison. Et je t’ai vu arrivé de loin avec tes gros sabots, ce que tu demandes là est le fantasme classique de l’hétéro de base, tu n’es pas le seul mec qui aspire secrètement à mater sa propre  femme faire des câlins à une autre femme ! Mais il y’ a certains fantasmes qu’il ne faut jamais essayer d’assouvir, ne t’aventure pas sur ce terrain, continue comme ça et tu vas te retrouver tout seul comme un vieux con ! Tu as une femme géniale, alors garde là, et arrête les dégâts avant qu’il ne soit trop tard !

Il est dans un tel état que je me demande s’il m’a bien compris. Excédée, Anne renchérit :

–   Fabrice, écoute-moi attentivement. Ma nouvelle chérie, Jade, était comme ta femme quand je l’ai connue, hétéro, mariée, heureuse en apparence. C’est un défi stupide avec son idiot de mari qui l’a poussé dans mes bras ( lire « fureur lesbienne ») et aujourd’hui, suite à notre relation, elle a tout plaqué pour refaire sa vie avec moi. Alors si tu ne veux pas qu’il arrive la même chose à Claire et qu’elle te quitte un jour pour une femme cessez tout de suite vos conneries pendant qu’il en est encore temps.

–  Mais elle n’est pas lesbienne ! se contente de répondre Fabrice d’une voix avinée.

Autant parler à un mur et je ne peux m’empêcher de le traiter moralement de « petit con ignorant » !

Claire arrive avec les merguez et les saucisses. En se penchant pour poser les plats, le décolleté de sa robe révèle deux seins laiteux et épanouis qui attirent irrésistiblement les yeux. Bien plus appétissants que les grillades…

Un silence pesant l’accompagne tandis qu’elle fait le service. Elle se rassoit à côté de Sandra, qui la dévisage toujours comme si elle voulait la manger à la petite cuillère. Je ne peux m’empêcher d’être encore intriguée par cette puissance charnelle qui transpire par tous les pores de sa peau, une gourmandise lubrique qui se révèle dans chacune  de ses poses lascives, de ses regards allumés, de sa bouche aux mimiques perverses. Son corps nerveux et harmonieux est serré étroitement dans une courte robe en crêpe noire qui lui va comme un gant. Les pointes des seins ressortent insolemment, libres sous le tissu. Un foulard en popeline lui couvre la gorge, confirmant son goût des mélanges, jouant avec les contrastes, pour une séduction désarmante. Elle est assise en tailleur, jambes négligemment écartées, avec cette impudeur qui lui est coutumière. Ajoutez-y le léger maquillage qui accentue la pâleur de son visage, le mascara noir et le crayon khôl qui assombrissent son regard, les cheveux blonds lâchés, son style vestimentaire folk-gothique, et tous les ingrédients sont réunis pour parfaire l’image qu’elle entretient insolemment. D’emblée, elle part à l’attaque, faisant du rentre-dedans sans la moindre retenue. Claire, qui a également un peu trop bu, se prête au jeu s’en s’offusquer, accueillant les assauts avec des rires indulgents, regardant Sandra avec un trouble qui ne lui est pas coutumier.

–  Tu vois, Claire, entre femmes, c’est dix mille choses possibles et inimaginables, des choses qui dépassent l’entendement, et dont tu ne pourras plus jamais te passer si tu y goûtes ! Essaie au moins une fois, c’est pas vraiment tromper ton mari si tu t’y risques, et avec la certitude au moins de prendre dix fois plus ton pied. Allez, laisse-toi tenter, laisse-toi faire !

Dans mon esprit enfiévré, des images apparaissent, floues, suggestives, puissamment luxurieuses. Claire, gagnée par le même trouble, demeure pensive, comme perdue dans des pensées interdites qui vont si loin qu’elle devient soudain toute chose, le feu aux joues. Elle semble hésiter, tiraillée entre la raison et la tentation.

–     Je ne peux pas… Et il y’a Fabrice.

Celui-ci ouvre un œil torve, et réussit à articuler :

–     T’en fais pas pour moi, ma chérie. Si tu en as envie, fais-le. Une telle occasion ne se représentera sans doute plus jamais, alors vas-y, fonce !

Il replonge dans un état comateux. Je le soupçonne d’exagérer son ivresse, pour se donner ensuite bonne conscience en faisant celui qui n’était pas dans son état normal. Claire est dupe, se fait de plus en plus indécise. Sandra insiste :

–    Si tu as peur, pour limiter les risques, on peut établir des règles si tu le veux. Cela te permettra de faire marche arrière quand tu le souhaites, sans t’engager davantage. Tiens, si cela ne durait qu’une heure. A la femme qui sera avec toi de se monter suffisamment persuasive pour te faire aimer ça, et te convaincre d’aller plus loin. Toujours pour te rassurer, on peut imaginer que tu resteras en sous-vêtement, et ta partenaire aussi. Tu vois, il y’ a aucun risque, tu n’a rien à craindre ! Je te croyais plus téméraire, toi qui te vante si souvent de ne pas avoir froid aux yeux, mais j’ai l’impression que tout ça n’est que du vent, du baratin ! La vérité, c’est que t’es une dégonflée oui !

Claire perd de ses couleurs,  blessée dans son amour propre. On lui jette un défi qu’elle ne peut ignorer sans passer pour une froussarde, et c’est là que veut l’amener Sandra. Claire essaie de se justifier.

–  Je ne sais pas, cela ne me fait pas peur, j’en ai vu d’autres… Mais c’est vraiment la présence de Fabrice qui me gêne, c’est mon mari, je l’aime et…

–  Assez de faux prétextes, t’as la trouille oui, arrête de chercher des excuses ! Fabrice nous a dit que t’en mourrais d’envie quand tu t’imaginais dans mes bras, pendant vos petits jeux gentiment érotiques ! Alors ne nous fais plus ta sainte-nitouche, il n’y a que toi encore qui y croit !

Aïe, la gaffe ! Juste ce qu’il ne fallait pas dire ! Claire se dresse d’un bond, le visage blanc comme de la farine, de sorte que ses taches de rousseur ressortent plus intensément sur ses joues. Puis, après la stupeur vient la rage. Elle jette un regard furibond à son mari. La colère lui empourpre le visage, ses yeux flamboient de haine, vite gonflés de larmes sous l’effet de l’indignation.

–   Fabrice, comment as-tu pu me trahir ! C’est ça, raconte à tout le monde le moindre détail intime de notre vie sexuelle pendant que tu y’ es ! Ne te gêne pas, tu as si bien commencé ! T’es qu’un gros nul, un gros connard, tu me donnes envie de gerber !

Sur ce, elle tourne les talons, et part en courant à l’intérieur de la villa. Comme par magie, Fabrice retrouve tous ses esprits, vif et alerte, et part à sa poursuite. Sandra salue la scène de ménage en levant son verre.

–    A l’amour éternel !

Laure ricane.

–  Charmante ambiance…C’est dommage pour toi, Sandra, j’ai crû un instant que tu allais arriver à tes fins.

–  Attends, la soirée ne fait que débuter, il peut s’en passer des choses. Fabrice est un habile négociateur, il peut encore la décider.

–  Et après ? Tu crois pouvoir la faire grimper aux rideaux en si peu de temps ? C’est un peu prétentieux de ta part.

–  Tu paries combien ? Je suis sûre de mon coup, je vais te la faire ronronner comme une chatte en chaleur.

–  Pari tenu. Cent euro qu’elle te résiste. Tu as dis une heure, pas plus, et vous gardez vos sous-vêtements.

–  On ne change pas les règles, ce qui est dit est dit. Et c’est elle qui ôtera ses dessous, et qui me déshabillera également. Avec impatience, en me suppliant d’aller plus loin. J’en fais une question d’honneur.

Je surveille Anne du coin de l’œil. Elle est crispée, horrifiée, n’en croyant pas ses oreilles. C’est une très bonne amie, sensible et romantique, qui n’a pas trop sa place ici. Sa présence me force à ne pas prendre part à la conversation, mais l’envie me démange diablement. Cela me rappelle d’agréables souvenirs, je me suis tant amusée avec ce genre de jeux licencieux, de paris stupides en provocations lascives, allant toujours plus loin dans l’interdit.

Claire et Fabrice reviennent, mais à distance raisonnable, me faisant penser que les réconciliations n’ont pas totalement abouties. Claire a l’air résolu. Elle est à peine assise qu’elle déclare avec fermeté.

–   D’accord, je prends le risque. Puisque mon mari a tout balancé et fait le fanfaron ! Mais celle qui devra m’initier aura à faire à forte partie, je ne compte pas lui faciliter la tâche ! Et c’est moi qui choisis ma partenaire, personne d’autres. Je choisis donc Anne.

Coup de théâtre ! Sandra fait brusquement la gueule. Les autres s’observent d’un air ahuri, littéralement abasourdis. Je suis également dans l’impossibilité de prononcer un seul mot. Et la suite nous cloue davantage le bec, car Anne répond aussitôt par la négative.

–   Non, il en est hors de question. Pas dans ces circonstances, je trouve ce jeu complètement  bête et méchant, ne comptez pas sur moi pour y participer ! Et j’ai une petite-amie je vous le rappelle, alors le sujet est clos.

Quelle idiote ! En refusant, elle laisse le champ libre à Sandra. Anne est incurable, affreusement sentimentale et bourrée de principe. Une petite amie ? Je suis au courant, c’est tout récent, mais Anne a la seule habitude de s’enticher trop vite à chaque relation ! Je crois bien qu’elle restera toujours fidèle à elle-même. Déjà, alors qu’elle était la coqueluche du gratin de la mode avec ses photos géniales, elle a refusé les nouvelles règles qu’il lui fallait accepter pour durer dans un monde aussi hypocrite qu’artificiel. Mais, cette fois-ci, elle n’a pas réfléchi aux conséquences, son refus va profiter à Sandra, qui n’attendait que cette occasion. Elle vient en effet de retrouver son sourire, et se propose évidemment avec le plus bel enthousiasme.

–    Claire, prends-moi comme partenaire, je te jure que tu n’auras pas à regretter ton choix ! Ma science est infinie, je vais te faire des choses insensées dont tu n’imagines même pas l’existence, ton corps n’aura plus aucun secret pour moi ! Allez, dis oui, je t’en prie ! J’ai tellement envie de toi, j’en ai toujours eu envie, laisse-moi t’aimer.

Claire l’observe étrangement, avec un mélange d’excitation et de crainte. Sandra exerce sur elle une sorte de fascination morbide dont elle est incapable de se dégager. Comme hypnotisée, elle ne la quitte pas des yeux, sans force, sans volonté. La sentant faiblir, Sandra continue avec la même flamme communicative.

–    Regarde, je te désire tellement que j’en tremble, je suis toute excitée, j’en peux plus, je suis si brûlante que je m’en arracherai la peau ! Touche-moi, constate par toi-même dans quel état tu m’as mise !

Elle lui prend la main, l’obligeant à toucher ses cuisses, qu’elle referme nerveusement pour l’emprisonner entre ses jambes. C’est comme si on avait branchée Claire sur une prise électrique ! On la voit sursauter violemment, elle retire sa main avec une hâte fébrile, comme si on venait de la lui plonger dans une eau bouillante. Elle est rouge comme une pivoine, saisie par une émotion si forte que sa respiration devient presque suffocante. C’est à peine si on l’entend répondre.

–    O.K, ce sera avec toi, Sandra.

Sandra pousse un cri victorieux. Elle s’impatiente déjà :

–   Bon, on y va, ma chérie…

–   Attends, une minute.

Pour se donner du courage, Claire prend une bouteille de vin rouge et se met à boire au goulot. Elle a une sacrée descente. Elle fixe son mari avec intensité, un regard encore chargé de rancœur, mais aussi plein de défi, de rébellion. Sandra lui arrache la bouteille des mains.

–   Hop là, doucement ma chérie ! Je tiens à ce que tu gardes toute ta tête ! Go, on passe aux choses sérieuses maintenant ! Viens !

D’un geste autoritaire, elle lui prend la main. Paniquée, Claire se dégage, et dit d’une voix tremblante :

–   Pas de baisers non plus, on ne s’embrasse pas, c’est trop intime !

–   Tout ce que tu voudras, mais tu changeras vite d’avis. Allez, au lit !

Claire se laisse enfin entraîner à l’intérieur de la maison. Avec hésitation, nous jetant un regard apeuré avant de disparaitre. Juste à l’instant où viennent nous rejoindre les deux filles de la piscine, encore ruisselantes d’eau. Intriguées, elles nous demandent ce qui se passe. La plus jeune est la plus choquée des deux. L’autre prend la nouvelle avec indifférence, hausse les épaules avec fatalité.

–    Si Fabrice est d’accord, je ne vois pas où est le problème ? Ils sont assez grands tous les deux pour savoir ce qu’ils font. Tant que cela se passe entre adultes consentants…

Elles s’installent à table. Je sens toujours le regard de Anne posé sur moi, lourd de reproches. Elle n’a pas cessé de m’envoyer des signaux suppliants, m’invitant à mettre un terme à cette mascarade, mais c’est volontairement que j’ai ignoré ses appels de détresse. Qu’aurai-je pu faire ? Nos regards se croisent,  malgré moi je m’emporte.

–   Merde, arrête de me regarder comme ça ! Je n’y suis pour rien, moi !

–   Non, mais tu n’as pas fait grand chose pour l’éviter.

–  C’est vrai, mais en aucun cas je n’avais à intervenir. Un : je ne suis pas chez moi. Deux : Claire est majeure et vaccinée. Trois : c’était à son mari, et à lui seul, de pouvoir tout stopper. Il ne l’a pas fait, alors ne viens pas m’accuser de tous les maux de la terre !

Du coup, Anne braque un regard coupable sur Fabrice. L’air de rien, il fait celui qui n’a rien entendu, gardant un sourire forcé tandis qu’il converse avec un autre invité. Je plonge la tête dans mon assiette. Au fond de moi, je ne suis pas très fière car j’aurais pu en effet intervenir si vraiment je l’avais voulu. Laure se lève, et s’adresse tout d’un coup à Fabrice.

–   Dans quelle chambre elles sont ?

–   Je ne sais pas… Je présume dans l’une des chambres d’amis, en haut.

On lève tous le nez. Celle qui est juste au-dessus de nous, fenêtre ouverte, est allumée, alors qu’elle était auparavant plongée dans l’obscurité.

–  C’est bon, je vais aller voir. J’ai misé gros et je compte bien surveiller de prés mes intérêts. Je reviens, pour vous raconter…

–   C’est ça, rince-toi l’œil, et nous fait pas un décollement de rétine à force de mâter !

C’est moi qui vient de lui balancer cette répartie. Elle m’ignore, et croise sur son chemin les deux hommes qui s’occupaient auparavant du barbecue. Une expression béate et soulagée sur leur visage, ils daignent enfin venir à table. A mon avis, ils ont déjà attaqué les amuse-gueule, à leur façon… Ils se jettent sur leur assiette avec un appétit d’ogre. La bouche pleine, l’un des deux redresse enfin la tête.

–    Il se passe des choses étranges ici, non ?

Une saucisse frétillante dépasse de sa bouche, telle une protubérance obscène. Il l’aspire goulûment, les sourcils froncés, dans l’attente d’une réponse. Je me dévoue pour satisfaire sa curiosité. Cela ne lui fait ni chaud ni froid, il en a vu d’autres apparemment, et des bien pires.

–    Pauvre Fabrice, je te plains… Tu es footballeur professionnel, non ? Alors je suis certain que tu prends plus de plaisir à courir après un ballon rond qu’à parcourir le corps de ta propre femme, tu ne dois jamais dépasser les 1 H. 30 réglementaire quand tu lui fais l’amour. Avec Sandra, elle va enfin connaître les prolongations, et elle risque d’adorer ça !

Il esquisse un petit sourire sarcastique, et se remet à manger. L’autre homme jette de l’huile sur le feu en renchérissant :

–     Dis, Fabrice, si tu te sens délaissé parce que ta femme préfère brouter du minou, n’hésite pas à venir nous voir !

Fabrice dodeline de la tête avec dédain. Mais je sens qu’il n’en mène pas large, chose qu’il n’osera jamais nous avouer. Il est trop tard maintenant pour les regrets. C’est d’un seul mouvement que nous nous tournons tous vers Laure alors qu’elle se rapproche de la table. Une seule question nous brûle les lèvres, mais personne n’a le courage de la poser. Elle s’écroule sur sa chaise, pousse un gros soupir, finit son verre, faisant durer le plaisir alors qu’on s’agite tous nerveusement, torturé par la même curiosité. Enfin, elle se décide à nous raconter :

–  Pour l’instant, Claire résiste… Nerveuse au début, tremblante comme un animal que l’on mène à l’abattoir, avec ce petit air suppliant qui la rend encore plus désirable, elle s’est malgré tout prêtée au jeu… Il fallait voir son regard de biche apeurée quand Sandra s’est déshabillée pour rester en sous-vêtement, comme convenu. Claire s’est mise à respirer plus vite sans oser la regarder, rouge comme une pivoine. C’était mignon tout plein…

Alors Sandra lui sort le grand jeu, les caresses qui pleuvent de la tête aux pieds, sensualité à fleur de peau, exploration approfondie et minutieuse, lèchement des orteils, puis de chaque doigt de la main… Le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle met du cœur à l’ouvrage, elle se donne à fond, mais elle n’arrive pas encore à briser ses défenses… Pour l’instant.

–   Pour l’instant ?

–  Oui, ça commence à évoluer. Et Sandra a tenu parole jusqu’ici. Aucun baiser ne s’échange. Dis donc, Fabrice, ta femme est super affriolante avec sa robe qui descend jusqu’au ventre, comme une vierge qui se fait détrousser !

Qu’est-ce que je disais déjà ? Ah, oui, tout peut bousculer, car Sandra met le paquet, une tornade de sensualité qui ne laisse rien passer, léchant et dévorant chaque millimètre de peau comme si c’était le plus exquis des repas, à savourer lentement, prenant son temps pour mieux s’en délecter.

–  Et Claire tient bon ? s’étonne l’une des filles de la piscine.

– Difficilement, j’y viens… Air timide et effarouché, comme un animal effrayé qui se demande ce qu’il fait ici, Claire fait tout pour se donner une contenance, genre je ne craquerai pas, les filles c’est pas mon genre…

Mais c’est sa façon de respirer qui a commencé à la trahir, forte et saccadée. Surtout quand Sandra s’est occupée de ses seins, les dévorant et les aspirant goulument, trop ravie d’avoir trouvé une zone érogène, car Claire semble très sensible de la poitrine.

Puis, paniquée de voir que son corps la trahissait, elle a commencé à gémir doucement, à murmurer des « non non » affolés tout en se tordant en tout sens, les cuisses désespérément serrées, au bord de l’asphyxie. Elle a même voulu faire marche arrière mais Sandra lui a rappelé les règles, qu’elle devait tenir une heure, et cela d’un ton sans appel, comme elle sait si bien le faire, la femme dominante qui sait plier ses partenaires à ses caprices. Alors Claire a cédé à ses exigences, se prête au jeu. A mon avis, elle ne tiendra plus très longtemps… Elle n’est pas loin d’abandonner le combat, c’est ça qui l’effraie. Quand je les ai laissées, Claire s’accrochait malgré tout à sa morale comme une noyée s’accroche à sa bouée, pour ne pas sombrer… Quand Sandra s’approche un peu trop de son entrecuisse, elle la repousse, lui faisant comprendre qu’elle ne s’avoue pas encore vaincue…

Enfin, on verra bien, suite au prochain épisode. Je prends un peu de force, et je retourne vite voir l’évolution des événements.

Instant Charnel

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *